Vis ma vie de musher

Une expédition "en meute" au Royaume du Nord

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Dans la noirceur oppressante de la forêt endormie, le long soupir guttural d’un chien en plein réveil vient fendre le silence de la nuit. À l’intérieur de notre tente ronde amérindienne, la douce chaleur qui se dégage du poêle tente vainement de réduire l’humidité ambiante dégagée par les lourds vêtements accrochés ici et là et rigidifiés par les -20 degrés enregistrés depuis deux jours déjà. 

Aux premières lueurs de l’aube, on entend le cliquetis de la chaîne d’attache qui se tend lorsque les chiens s’ébrouent. Très vite, tout le camp se met en branle, prêt à partir pour une nouvelle journée d’exploration dans l’arrière-pays du Saguenay.



SUR LA PISTE FRAÎCHE…
C’est Goulwen, un musher (conducteur de traîneau) français expatrié au Québec depuis près de 8 ans, qui est aux commandes de notre petite équipée. Trois à cinq gros malamutes poilus servent de moteurs à chacun des traîneaux de bois chargés de l’équipement et des provisions nécessaires à ce périple de cinq jours en itinérance, tantôt sur les sentiers de motoneige de la région, tantôt sur des sentiers tracés dans l’épaisse couche de neige qui recouvre les reliefs saguenéens. 

Notre guide lance le signal de départ et le convoi s’envole littéralement dans la poudreuse. Il faut plusieurs longues minutes pour que nos mains reprennent le contrôle de leurs mouvements, elles qui ont été trop longtemps sorties des gants lorsqu’il a fallu manier avec dextérité les mousquetons reliant les chiens à la ligne de trait dutraîneau. Les pattes des chiens adoptent tout de suite leur trottinement de croisière. 

Bien sûr, quelques changements de position dans l’attelage, entre Lena la jeune femelle et Timber le bagarreur, viennent ce matin perturber les habitudes de la meute et quelques coups de crocs sont échangés. Mais très vite, les mushers et leurs acolytes canins sont grisés par la vitesse du traîneau lancé sur la piste fraîche.



EN TOTALE IMMERSION
Nous sommes ici au coeur du Royaume du Nord, à mi-chemin entre les montagnes de Charlevoix et le Fjord du Saguenay. Notre périple hivernal a débuté sur la rive sud de celui-ci, dans le charmant village de l’Anse-Saint-Jean, et prend la direction des contreforts du massif laurentien, un territoire reculé, non peuplé, et donc propice à de longues expéditions dépaysantes. 

« Nous sommes venus repérer cet immense terrain de jeu le printemps dernier, lorsque nos visiteurs hivernaux étaient partis mais qu’il restait encore assez de neige pour s’amuser et explorer », nous raconte Goulwen lors d’un arrêt de quelques minutes pour laisser les chiens mordre la neige et se désaltérer ainsi après leur course folle. « Nous utilisons les sentiers les plus faciles situés autour de notre gîte pour les clients qui veulent tester l’activité à la journée. Mais l’avantage d’entreprendre un long séjour comme celui-ci, c’est de sortir des sentiers battus et de s’enfoncer dans l’arrière-pays pour découvrir des points de vue et des décors superbes que l’on ne pourrait admirer depuis la route. » 

Pour ceux qui aiment l’aventure, une expédition de plusieurs jours permet également de goûter au plaisir de nuits passées en pleine nature, de se déconnecter de toute civilisation et surtout de vivre la vraie vie d’un musher. Du lever au coucher, il faut penser aux chiens avant soi-même, les atteler chaque matin, les diriger sur les sentiers, veiller à leurs éventuelles coupures aux pattes, les déharnacher le soir et les nourrir… sans oublier de les cajoler à longueur de journée, chose qu’ils nous rendent bien à coups de langue ! Une véritable complicité s’installe entre les chiens et leur maître, un apprentissage des caractères de chacun, de leur susceptibilité, qui vient petit à petit au fil des jours qui passent.



FONCEURS MAIS ATTENTIFS
À l’avant de mon traîneau, seulement trois chiens sont attelés mais il s’agit de véritables mastodontes poilus ! Ulysse, Sawyer et Tanga sont trois frères malamutes au doux regard plein d’affection. Ils sont fonceurs mais attentifs et mettent en pratique leurs quatre années de travail au chenil. 

Une expérience évidente comparée à celle, toute nouvelle des plus jeunes chiens de la meute qu’il faut parfois rabrouer lorsqu’ils sortent du sentier pour aller renifler dans la neige les traces d’un renard ou d’un porc-épic. Une fois installés au refuge douillet qui nous servira de gîte pour la nuit, nous sortons les blocs de viande congelée et les distribuons à nos amis touffus qui les lèchent et les mâchouillent comme on savoure un bon bâtonnet de glace. 

En cette deuxième soirée passée en pleine nature, nous profitons du confort de la cabane pour nous réchauffer en avalant un bon repas accompagné d’une spécialité gourmande de la région : une tarte aux bleuets du lac Saint-Jean. La journée du lendemain sera dédiée au repos des chiens et des mushers qui s’adonnent à une paisible randonnée en raquette dans ce coin de pays isolé.



CORPS À CORPS AVEC LE GRAND FROID
Après avoir repris des forces, nous sommes prêts à entreprendre nos deux dernières journées d’expédition. Malgré les -33 degrés au thermomètre ce matin, il nous faut sortir déblayer les traîneaux congelés sous la neige. Les chiens partent au quart de tour et nous devons appuyer nos deux pieds sur les freins qui crissent sur la glace pour contrôler leurs ardeurs. Des traces dans la neige indiquent le passage cette nuit de plusieurs orignaux. 

Même en plein soleil, le sentier n’arrive pas à dégeler et ressemblera toute la journée à une piste de bobsleigh. Notre dernière soirée est la plus froide du séjour, alors même que nous la passons sous une mince tente alimentée par un petit poêle. Belle compensation, le coucher du soleil est resplendissant et rougeoyant au-dessus de la forêt d’épinettes. 

Les chiens se couchent eux aussi en savourant cette nature hivernale et en la remerciant d’un long hurlement mélodieux. Demain, nous retrouverons la chaleur de nos demeures, le plaisir d’une douche et le confort de notre lit. Mais le souvenir de cette aventure hivernale restera gravé dans nos mémoires tout autant que l’odeur de nos nouveaux amis au creux de nos gants !

PLUS D’INFOS : 
www.entrechienetloup.ca